Le français, ce trésor canadien

Attache ta tuque, saison 3, numéro 11

“C'est la plus belle langue au monde [...] C'est une langue de géants, la langue des Félix Leclerc, des Réjean Ducharme, des Michel Tremblay et des Gaston Miron, la langue de personnes hors du commun”.

Jeudi 26 novembre, lors d’un débat à la Chambre des communes à Ottawa, le leader parlementaire du Parti libéral au pouvoir a rendu un hommage inattendu à la langue de Molière et à ses auteurs québécois. Une déclaration hautement politique : tout ce qui touche aux langues officielles est extrèmement sensible au Canada. Incidemment, cette déclaration nous rappelle que le français n’est pas seulement un patrimoine tricolore, qu’il n’appartient pas seulement au pays de Victor Hugo, Marcel Proust, Colette, Albert Camus, Marguerite Duras ou encore Marguerite Yourcenar.

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Aujourd’hui, quelques 300 millions de terriens ont le français pour langue principale, ce qui en fait la cinquième langue la plus parlée au monde. Parmi eux, six millions de Québécois et un million de Canadiens résidant dans une autre province. Soit sept millions d’individus sur un total de 38 millions d’habitants : un peu plus d’un cinquième de la population. Autant dire qu’au Canada, le bilinguisme (inscrit dans la loi fédérale depuis 1969) relève du combat quotidien.

Le français recule

Pays d’immigration (petit aparté à ce sujet : selon le dernier Indice d’acceptation des immigrés calculé par Gallup, le pays à la feuille d’érable se classe au premier rang mondial avec un indice de 8,46 sur 9), le Canada accueille chaque année des nouveaux arrivants de toutes origines et langues. Plus de 200 langues sont ainsi parlées sur le territoire. Au recensement de 2016, 23% des Canadiens avaient déclaré une langue maternelle autre que l’anglais ou le français. Mais quand ils doivent apprendre l’une des deux langues officielles, ces allophones se tournent majoritairement vers l’anglais.

Résultat : la pratique du français a tendance à reculer, au Canada anglophone comme au Québec. C’est d’autant plus vrai dans les grandes villes, et notamment à Montréal. Régulièrement, les esprits s’échauffent sur ce sujet. Il y a un an, le gouvernement québécois dénonçait la prolifération de la formule “bonjour-hi” pour saluer les clients dans les commerces locaux. Voilà quelques jours, le Premier ministre François Legault s’est indigné des résultats d’une enquête du Journal de Montréal selon laquelle il serait impossible d’être servi en français dans un commerce sur deux du centre-ville.

Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2018, la Coalition Avenir Québec (le parti de François Legault) promet un renforcement de la Loi 101 : adopté en 1977, ce texte, connu aussi sous le nom de Charte de la langue française, a fait du français la langue officielle du Québec. Il a notamment organisé la francisation des immigrants (dont les enfants doivent obligatoirement aller dans les écoles francophones) et des entreprises à travers l’affichage. Les commerces de la rue Sainte-Catherine (l’équivalent de la rue de Rivoli à Montréal) avaient ainsi dû en quelques jours changer leurs enseignes car auparavant l’anglais dominait sur les panneaux extérieurs.

Miroir déformant

Quarante ans plus tard, l’anglais a repris du terrain dans l’espace public de la plus grande ville francophone hors de France. D’après l’Office québécois de la langue française (créé justement par la Loi 101 pour veiller à son application), la proportion de commerces offrant un accueil uniquement en français est passée de 84 % en 2010 à 75 % en 2017. Le sujet est tellement sensible qu’une simple interrogation d’une députée libérale sur la réalité du recul du français à Montréal a mis le feu aux poudres et ré-enflammé le débat. Ce qui est en jeu ? Ni plus ni moins que la question de l’identité québécoise, intimement liée à la langue française.

Il faut cependant garder la tête froide. Comme le rappelle Jean-Benoît Nadeau, spécialiste de la francophonie et chroniqueur au quotidien Le Devoir, le centre commerçant de Montréal est en grande partie située dans les quartiers anglophones de la ville : pas étonnant donc que l’anglais y soit plus présent. En outre, Montréal est un miroir déformant : si la métropole est de plus en plus cosmopolite, accueillant la majorité des immigrants au Québec, et si le français comme langue maternelle tend à y céder très progressivement du terrain, la situation n’est pas forcément identique dans le reste de la province.

Surtout, il existe des raisons d’espérer : là où il est minoritaire, le français est désormais très prisé. Les écoles d’immersion francophones sont surchargées de demandes dans les provinces canadiennes anglophones. Et leurs élèves réussissent en général mieux que ceux formés dans le système majoritaire. « La lutte pour la survie donne de la force », affirme Dalton McGuinty, ancien premier ministre de l’Ontario de 2003 à 2013, cité par l’Actualité et qui a lui-même fréquenté l’école française (sa mère était francophone). Là où ils sont minoritaires, les francophones sont davantage bilingues que les autres - un réel atout dans la vie professionnelle.

Volonté et désir

Enfin, au Québec, le fameux Office québécois de la langue française (OQLF) veille au grain. Avec une réactivité épatante. L’organisme a ainsi publié le 4 novembre un Vocabulaire de l’enseignement à distance et du télétravail, avec plus de 80 termes ! Ou l’on apprend la différence entre salle de classe électronique et salle de classe virtuelle, entre cours synchrone ou asynchrone, entre télétravailleur, travailleur nomade et travailleur itinérant. On y découvre même un nouveau métier : technopédagogue - terme désignant le spécialiste de la pédagogie qui travaille à l'intégration d'outils technologiques dans les méthodes d'enseignement (vous savez, justement ces professionnels dont le confinement a révélé l’absence cruelle en France). D’autres univers émergents comme le traitement de données et les nanotechnologies ont déjà leur guide de vocabulaire. Le français n’est pas seulement une langue de géants : c’est une langue aux ressources insoupçonnées que les esprits inventifs de la Belle province ne cessent d’enrichir. Le Petit Larousse illustré puise d’ailleurs régulièrement dans leurs travaux. Respect.

En attendant le renforcement de la loi 101, désormais annoncé pour le printemps 2021, le gouvernement québécois a (légèrement) augmenté le budget de l’OQLF, pour aider les petites entreprises à appliquer les programmes de francisation et pour ouvrir trois nouveaux bureaux régionaux, à Longueuil, Laval et Drummondville. De son côté, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau ne veut pas être en reste : il assure vouloir protéger le statut du français, notamment au Québec.

La survie du français au Canada est-elle une question d’argent ? Bien sûr, il faut des moyens pour développer les écoles, former les immigrants, accompagner et contrôler les entreprises. Mais cela ne suffit pas. C’est aussi une histoire de volonté. Et même, osons le mot, de désir : or le français devient de plus en plus désirable là où il est minoritaire, en Ontario, en Colombie-Britannique. Il est plus fragile là où il pense pouvoir se contenter de son bon droit - c’est le cas (un peu) au Québec, (beaucoup) en France. Il est fort quand il s’affirme comme une langue ouverte et accueillante, quand il se laisse apprivoiser par des non francophones (à l’instar de l’écrivaine Kim Thuy) pour s’exprimer à travers la littérature, le théâtre, la poésie. Saluons au passage le lancement, ce 1er décembre, du Prix francophone international du Festival de la poésie de Montréal, avec des partenaires québécois, français, belges, sénégalais et haitiens.

C’est sans aucun doute en célébrant une langue qu’on la défend le mieux.


A suivre cette semaine

  • Journées Québec, pour la France, du lundi 30 novembre au samedi 5 décembre, événement en ligne organisé par le gouvernement du Québec avec Montréal International, Québec International et la Société de développement économique de Drummondville

  • PVtistes, travailler au Québec, atelier organisé par la Citim, du lundi 30 novembre au vendredi 4 décembre, à Montréal

  • Mobilité jeunesse, atelier d’information en ligne organisé par l’Office franco-québécois de la jeunesse, lundi 30 novembre, 15h

  • La logistique du déménagement, webinaire organisé par Québec en tournée, mardi 1er décembre, 20h30

  • Etudier en premier cycle universitaire au Canada, session d’information en ligne organisée par l’Ambassade du Canada en France, mercredi 2 décembre, 14h

  • Etudier en maîtrise et doctorat au Canada, session d’information en ligne organisée par l’Ambassade du Canada en France, jeudi 3 décembre, 14h

  • L’OFQJ aux Journées Québec, atelier d’information en ligne, jeudi 3 décembre, 20h30

  • InfoGénie, rencontre sur le marché du travail dans le secteur du génie au Québec, organisée par la Citim, vendredi 4 décembre, 9h30 heure de Montréal