Le Canada en promet-il trop ?

Attache ta tuque, saison 3, numéro 9

A l’heure de la recrudescence de la pandémie et de la fermeture prolongée des frontières, le Canada a envoyé aux candidats à l’immigration un signal fort : le ministre fédéral en charge du dossier a récemment annoncé que le pays relevait ses objectifs en matière d’accueil de nouveaux arrivants. Il vise ainsi plus de 400 000 admissions en 2021 (401 000 exactement), 411 000 en 2022 et 421 000 en 2023. Par comparaison, en 2019 ce sont quelques 340 000 nouveaux résidents permanents qui ont été admis, rappelle l’avocate Natacha Mignon. Au bout de trois ans, ces heureux élus pourront obtenir la citoyenneté canadienne, généralement fêtée en grande pompe (comme sur la photo ci-dessous où de nouveaux citoyens canadiens posent avec l’équipe nationale féminine de soccer, en mai 2019).

crédit : IRCC

La précision avec laquelle le Canada établit ses cibles d’immigration, à l’individu près, m’a toujours fascinée. Le fait que ces projections fasse l’objet d’un débat au Parlement, puis d’un suivi très précis, catégorie par catégorie d’immigrants, aussi. L’exercice de transparence est remarquable. Les objectifs ne sont pas toujours atteints mais ils donnent une perspective et surtout une orientation politique. Le message du Canada est donc clair : le pays a plus que jamais besoin de l’immigration pour son développement. D’ailleurs, 60% des futures admissions devraient se faire dans la catégorie dite “économique”.

La pandémie n’y change rien. Au contraire, elle a mis en évidence des manques cruels de main-d’oeuvre dans certains secteurs comme la santé et l’agro-alimentaire, et en même temps une une forte dépendance à la main-d’oeuvre étrangère (25% des travailleurs dans la santé sont des immigrants). Au-delà des conséquences de la crise sanitaire, il existe aussi des raisons structurelles à cette politique en faveur de l’immigration : la population vieillit, le territoire est immense (on parle du deuxième pays le plus grand du monde après la Russie), les ressources naturelles à exploiter très nombreuses. Pour assurer sa croissance économique future, le Canada a besoin de tous les talents, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles, de routiers, de mineurs, d’enseignants ou encore de spécialistes des nouvelles technologies. Or la concurrence est vive sur le marché mondial.

L’effet Trump

Ces quatre dernières années, le Canada a bénéficié d’un “effet Trump” qui a conduit de brillants cerveaux à se détourner des Etats-Unis pour aller s’installer au nord de la frontière dans un pays manifestement plus ouvert à tous points de vue. La victoire de Joe Biden va évidemment rééquilibrer les choses et le Canada n’apparaîtra plus comme le seul terrain de jeu privilégié en Amérique du nord pour les chercheurs, scientifiques ou créatifs. De l’autre côté de la planète, l’Asie, qui a réussi en grande partie à juguler la pandémie, peut elle aussi redevenir attractive.

Ottawa se projette donc d’ores et déjà dans l’après-Covid : c’est la force de sa politique volontaire. Malgré le confinement en vigueur des deux côtés de l’Atlantique, les autorités poursuivent leurs efforts de promotion. De nombreuses réunions d’informations virtuelles (et gratuites) sont proposées, par des institutions canadiennes ou québécoises et par des organismes privés (voir ci-dessous “A suivre cette semaine”). Mais au même moment, les médias canadiens se font l’écho des difficultés de plus en plus grandes des candidats au départ à décrocher un visa ou des nouveaux arrivants, souvent entrés sur le territoire avec un permis de travail temporaire (plus de 400 000 en 2019), à obtenir la résidence permanente. La pandémie a en effet provoqué un ralentissement du traitement des dossiers dans les ministères concernés.

S’armer de patience

Mais pas seulement : si le Canada est par principe, et par tradition historique, ouvert à l’immigration, les démarches relèvent souvent du parcours du combattant. Le process à suivre est lourd (beaucoup de documents à remplir), strict (des tests à passer, des attestations et certificats à fournir, dans un ordre précis), long et désormais fortement digitalisé ce qui ne favorise pas un suivi personnalisé. Le tout se trouve par ailleurs compliqué par le double palier de gouvernement (provincial et fédéral). Les émigrants qui visent le Québec en savent quelque chose : la Belle province pilote sa propre politique d’immigration, mais le visa est in fine délivré par le gouvernement fédéral. Depuis 2019, la stratégie québécoise a consisté en une réduction du nombre d’immigrants acceptés chaque année dans l’idée de mieux adapter leur profil aux besoins du marché du travail local. A cela s’est ajoutée une mise en service laborieuse du portail Arrima destiné à recueillir les déclarations d’intérêt des candidats à l’immigration, elle-même aggravée par la crise sanitaire. Résultat : le Québec est depuis deux ans très en de-ça de ses seuils traditionnels d’accueil de nouveaux arrivants.

Enfin, force est de constater que les jeunes de 18 à 35 ans n’ont aujourd’hui plus la possibilité de se tourner vers Expérience internationale Canada, dont tous les programmes ont été suspendus depuis mars dernier, y compris le très populaire permis Vacances-Travail (plus de 23 000 candidats attendent aujourd’hui dans le bassin dédié). Il faut donc s’armer de patience pour qui entend aujourd’hui mener un projet d’émigration au Canada. Se montrer lucide aussi, en n’oubliant surtout pas que, si le pays compte bien continuer à ouvrir largement ses portes, il choisit scrupuleusement ses futurs résidents. Il peut le faire - fort d’une réputation travaillée depuis des décennies, il attire bien plus de postulants que d’élus. Et il prend son temps pour le faire.


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