Le Canada dans les yeux d'Almanda

Attache ta tuque, saison 3, numéro 10

Chers lecteurs et chères lectrices d’Attache ta tuque. Cette semaine, je vous propose un voyage dans un Canada méconnu. Le Canada d’Almanda. Almanda est l’arrière-grand-mère de Michel Jean. Michel Jean est un journaliste renommé de TVA, la chaîne de télévision du groupe Quebecor. Michel Jean est d’origine innue. Les Innus constituent l’une des 11 nations autochtones du Québec, la plus peuplée avec près de 20 000 membres. Ils vivent dans le nord-est de la province.

Almanda est née en 1877, très très loin de ce territoire. Mais elle a grandi à Saint-Prime, un village de colons établi sur les rives du lac St-Jean, où de modestes fermiers tentaient de cultiver une terre récalcitrante. L’été de ses quinze ans, Almanda croise un jeune Innu qui, comme chaque année durant la belle saison, vient vivre non loin de là, à Pointe-Bleue, avec sa famille : ils y plantent leurs tentes, retrouvent leur communauté et vendent à la Compagnie de la Baie d’Hudson les peaux des animaux chassés pendant l’hiver, bien plus au nord, dans la lointaine forêt. Thomas porte un prénom français, signe de l’influence des missionnaires sur les Premières nations, mais il ne parle pas la langue des colons. Pour lui, le lac St-Jean est et restera Pekuakami. Almanda croise Thomas et sa vie bascule : elle va suivre le jeune homme dans sa vie de chasseur nomade depuis ce lac “qu’un regard ne peut traverser”.

Dans Kukum (grand-mère en langue innue), Michel Jean raconte le parcours de cette femme blanche, éprise de liberté, qui en épousant l’homme de sa vie, a embrassé sa culture, l’a adoptée, célébrée, s’en est nourrie, jusqu’à la défendre de toutes ses forces quand elle a été confrontée à sa destruction progressive.

Kukum (Editions Libre Expression au Québec, Dépaysage en France) a été distingué cette semaine par le Prix littéraire France-Québec. Une consécration largement méritée. A travers une écriture sobre et pudique, le roman offre à la fois un très beau portrait de femme et une passionnante plongée dans ce que fut le quotidien traditionnel des Innus. A travers le vécu d’Almanda, on comprend à quel point la vie des chasseurs nomades est exigeante et grisante. A quel point l’Innu (littéralement “l’être humain”) peut vivre en harmonie avec son environnement quand il le respecte. On découvre la vraie nature du Canada, ce pays de bois et de froid, on mesure la force tranquille des premiers peuples qui ont su s’adapter à ce territoire sauvage, et en faire un allié malgré la dureté du climat et les colères des éléments.

Royaume perdu

Avec sa nouvelle famille innue, la blonde Almanda entre dans le “cercle de la vie”. Mère de neuf enfants, elle veut leur transmettre son amour des livres, alors que la culture des Innus est marquée par l’oralité. Soucieuse qu’ils apprennent à lire et à écrire, elle les envoie à l’école. Mais qui dit école, dit sédentarisation. D’abord choisie, celle-ci va devenir un piège, quand les industriels vont peu à peu priver les Innus de leurs ressources en déboisant massivement la forêt pour alimenter des usines de pâte à papier. Les arbres tombent, les animaux disparaissent, les chasseurs reviennent bredouilles. Les rivières sont entravées par d’énormes barrages, les Innus ne peuvent plus circuler en canot, rejoindre leurs territoires de chasse hivernale. Ces espaces, nous dit Almanda sous la plume de Michel Jean, c’est l’Atlantide innue. Un royaume à jamais perdu.

En perdant l’accès à la forêt boréale, les Innus perdent non seulement la source de leur subsistance, mais aussi leur mode de vie. Pire, leur raison de vivre. L’ennui s’installe, l’alcool se répand. Le cauchemar s’aggrave encore, quand, au début du XXe siècle, les autorités québécoises commencent à appliquer la loi fédérale sur les Indiens et transportent de force les enfants innus dans des pensionnats pour leur inculquer le français. Le savoir-faire des aînés s’est déjà émoussé, maintenu tant bien que mal à travers l’artisanat, une forme bien dérisoire d’expression de ces talents ancestraux qui se transmettaient de génération en génération. Cette fois, les jeunes perdent leur langue et avec elle le lien avec leur famille, le sens de la communauté. Quand ils ne perdent pas la vie à cause des maltraitances subies dans ces pensionnats.

Almanda raconte tout cela, au soir de sa vie, et aussi les tentatives de réparation : les trottoirs que l’on construit dans la réserve pour protéger les enfants des ivrognes au volant, l’innu que l’on va recommencer à enseigner à l’école, le train qui ne fait plus trembler les parois de sa cabane. Reste à la vieille dame Pekuakami : ce lac démesuré, cette mer impassible, seul témoin, survivance d’un Canada disparu, celui des Innus.

La force du roman de Michel Jean est de nous faire toucher du doigt cette culture brisée, qui ne vit désormais plus que dans les souvenirs des plus anciens. Ou à travers les mots de leurs descendants, partis fouiller le passé et coucher sur le papier cette précieuse mémoire.

Une mémoire indispensable à qui veut comprendre le Canada.


A suivre cette semaine